Le bestiaire utile des Lalanne

Publié le 06/02/2009 - Imprimé le 19/10/2019

Le bestiaire utile des Lalanne

Claude et François-Xavier Lalanne sont de ces couples d'artistes à l'œuvre impalpable. Organique pour elle, architecturée pour lui, leur création offre une vision décalée du réel. Et nous plonge dans un monde féerique où le design emprunte au quotidien.


Anes, pigeons, canards, cerfs, sangliers, poules, poissons, hippopotames, chameaux, hiboux, rats, sauterelles, mouches, lapins, singes ou éléphants… La ménagerie des Lalanne n’a rien à envier à celle du Jardin des Plantes. Mêlé aux formes végétales trempées dans une solution galvanisante, ce bestiaire improbable constitue l’univers décalé de ce duo. Depuis 1956, ce couple français a recherché un lien entre le réel et un monde imaginaire à la Lewis Caroll.

Installés à Montparnasse jusqu’en 1966 puis à Ury près de Fontainebleau, ces deux rêveurs sont toujours parvenus à se compléter, voir se prolonger. La Dormeuse de l’une devient la Pleureuse de l’autre. Le visage, posé sur le côté et coiffé de feuillages en cuivre galvanique, devient une fontaine recouverte de lierre où l’eau s’écoule des yeux. Outre leurs sculptures et autres mobiliers, les Lalanne taquinent l’art topiaire en habillant leurs œuvres de végétaux.

Lui, a étudié la peinture à l’Académie Julian à Paris. Elle, l’architecture aux Beaux-Arts et aux Arts Décoratifs. C’est pourtant François-Xavier qui apporte son raisonnement architecturé et Claude son sens de l’intuition, de l’improvisation. A eux deux, ils concilient ces deux données essentielles à une œuvre teintée de surréalisme : spontanéité et logique de la pensée. Presque absurde, l’humour du couple est souriant. En prenant au mot certaines incongruités de la langue, ils choisissent de donner vie au langage. Un fauteuil crapaud, un bureau dos d’âne ou une lampe pigeon reprennent tout leur sens originel.

François-Xavier, Crapaud (Polyester), 2005 François-Xavier, Rhinocrétaire (Bronze), 2005

Des toilettes en forme de mouche, une desserte en forme de carpe (muette comme serviteur) sont des suggestions du langages renvoyant aux mots-valises d’un Boris Vian ou aux jeux de mots de Raymond Queneau. "L’imagination au pouvoir" clamaient les pancartes des étudiants de mai 68. On y trouve écho chez les Lalanne par leurs alliances de mots inattendues aux résultats surprenants. De même, on reconnaît une parenté d’esprit avec la pensée surréaliste des Magritte, De Chirico et Dali. Ce dernier, passant commande auprès de Claude d’un service de couvert, lui donne l’idée d’en faire une série, où elle mêle ses formes végétales.

Après l’animal, le végétal gagne l’humain et l’investit à la manière d’une plante grimpante. Cela donne "L’homme à la tête" de chou qui a inspiré un album à Serge Gainsbourg. Ou cet imposant "Grand centaure", œuvre conjointe trônant au jardin, toute d’armure en bronze et accoudée à un compas. En 1973, François-Xavier réalise une "Tête monumentale" qui siège dans la cour du collège Jean Vilar de Grigny-La-Grande-Borne conçu par son ami architecte Emile Aillaud. Sur le papier, il ira même jusqu’à concevoir une "Tête maison", œuvre habitable, prévue comme salle de spectacle à la Défense, à Paris.

Au delà des sculptures et de la ménagerie-mobilier utile, le couple est connu pour avoir réalisé le Jardin Lalanne sur les vestiges des pavillons des Halles de Baltard. Cette notoriété acquise au fil des ans leur vaudra une commande en 1985 de réaménagement du zoo de Central Park, à New-York. Quoi de plus logique. A 81 ans, François-Xavier s’est éteint, en décembre 2008. Il laisse derrière lui une œuvre colossale, fruit d’une union sacrée, que le temps ne saura effacer.
Claude, Banquette Hortensia (Bronze), 2007 Claude & FX, Fontaine pleureuse (Ciment), 1983
Laurent Perrin